samedi 17 mai 2014

BRÉSIL 2014 : Les Pays-Bas au Brésil : entre subordination et admiration

Au milieu de la colonisation du Brésil, à l'âge du commerce du sucre, les Portugais ont été obligés de partager une partie de leur territoire conquis par la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, qui avait envahi la région du Nordeste. De 1630 à 1654, l'administration des territoires occupés a été confiée à un personnage qui, dans les livres d'histoire brésiliens, répond au nom de Maurício de Nassau (Johan Maurits en allemand et Johann Moritz en néerlandais), noble de la maison des Nassau-Siegen. Évidemment, dans un contexte de conflit armé, les victimes ont été nombreuses. Dans les documents historiques toutefois, le comte est présenté comme un humaniste. Entouré d'artistes et d'intellectuels, il a laissé un héritage important au terme d'un mandat qui n'aura finalement duré que sept années. Les Néerlandais ont ainsi largement contribué au développement de la région qui correspond aujourd'hui aux environs de Recife, l'une des villes hôtes de la Coupe du Monde de la FIFA, Brésil 2014™. Ils ont ainsi construit le premier observatoire astronomique ainsi que le premier pont d'Amérique latine. "La période de Nassau n'a pas nécessairement été la meilleure de la colonisation. Il n'a pas remis en question la structure du colonialisme, basée sur l'esclavage et les grandes propriétés. En revanche, il a laissé un héritage historique et scientifique sans précédent pour l'époque", signale l'historienne Adriana Lopez, auteure de Guerra, Açúcar e Religião no Brasil dos Holandeses ("guerre, sucre et religion dans le Brésil des Hollandais"). Le football aime les allégories militaires. Quelque 330 années après le retour de Nassau en Europe, les Néerlandais allaient affronter les Brésiliens, devenu entre-temps indépendants dans le domaine politique et souverains dans celui du football. À la Coupe du Monde de la FIFA 1974™, cette souveraineté allait cependant être mise à mal. Par la faute des Pays-Bas, une nouvelle fois donneurs de leçon envers le Brésil, le quatrième titre mondial de la Seleção allait devoir attendre pendant pas mal d'années. L'élève dépasse le maître "Le rêve est terminé, le football a gagné", titrait le journal O Estado de S.Paulo au lendemain de la défaite du Brésil 2:0 contre cette fameuse Orange mécanique qui allait être la sensation du tournoi. Courte et directe, cette manchette traduisait bien la résignation dans les rangs brésiliens, à l'image de l'une de ses stars, Roberto Rivelino, qui, à la sortie du Westfalenstadion de Dortmund, parvenait tout juste à bredouiller : "Ne me demandez rien. Je m'excuse. Je ne sais pas quoi dire d'autre". La possibilité d'échouer contre les Pays-Bas n'avait semble-t-il même pas traversé l'esprit de Zagallo. Le sélectionneur avait emmené en Allemagne l'ossature de l'équipe du Brésil championne du monde quatre ans plus tôt, à Mexique 1970. La veille de la confrontation avec les Oranje, Zagallo avait même affirmé qu'il avait la tête à la finale contre l'Allemagne. Grosse erreur. Il ne faut pas vendre la peau… surtout pas celle d'un adversaire aussi insaisissable que Johan Cruyff. Curieusement, le capitaine néerlandais était un fan déclaré de football brésilien. "Il avait l'habitude de dire que nous avions des qualités impressionnantes et que nous arrivions à réaliser des choses qu'aucun joueur européen ne savait faire. Ses modèles à l'époque étaient tous brésiliens. Ils s'appelaient Gérson, Rivelino, Tostão", déclarait l'ancien défenseur Marinho Peres, coéquipier à Barcelone du génial numéro 14. Pour Cruyff, le football se concevait comme le jeu pratiqué par ses idoles brésiliennes. À tel point qu'en 2010, il n'hésitera pas à critiquer une Seleção qui aborde le Mondial certes en position de favorite, mais avec un style aux antipodes de celui pratiqué par la génération auriverde de 1970. Ironie de l'histoire, le Brésil de Dunga sera éliminé d'Afrique du Sud 2010 par les Pays-Bas. "Quand je regarde cette équipe, je me demande où sont passés les Gerson, Tostão, Falcão, Zico, Sócrates, bref tous les magiciens du football brésilien", regrette alors Cruyff. "Ça me fait de la peine. Le Brésil est l'équipe que tout le monde aime voir jouer mais aujourd'hui, il n'offre plus ce football qui plaisait tant aux amoureux du beau jeu". Via Eindhoven ou Barcelone Si Cruyff a d'abord eu comme modèle des légendes du football brésilien, en 1974, il devient lui-même la référence. Après avoir ébloui le monde entier balle au pied, il continuera son œuvre en faveur du football champagne en tant qu'entraîneur. Au début des années 1990, il aura même sous ses ordres un certain Baixinho. "Le meilleur joueur qu'il m'a été donné d'entraîner est sans aucun doute Romário. Il fallait s'attendre à tout de sa part. Il possédait une technique extraordinaire." Les deux hommes ont travaillé ensemble à Barcelone, au cours d'une période hégémonique pour le club catalan, en Espagne comme en Europe. À cette époque, il se crée incontestablement un axe Brésil-Hollande-Barcelone, comme en témoignent les collaborations successives de Rivaldo et Ronaldinho avec Louis van Gaal et Frank Rijkaard respectivement. Le Barça a été la deuxième et dernière étape de Romário dans le football européen. Avant de poser ses valises en Catalogne, Baixinho a joué pendant cinq ans au PSV Eindhoven, remportant au passage trois championnats et deux Coupes des Pays-Bas. D'après les comptes du club batave, son avant-centre brésilien a inscrit 165 buts en 167 rencontres. "C'est le joueur le plus intéressant avec lequel j'ai eu l'occasion de travailler", confie Guus Hiddink, autre Néerlandais conquis par le phénomène. "Avant les matches importants, quand il y avait pas mal de nervosité dans l'air, il venait me voir et me disait, le plus sérieusement du monde : 'Coach, ne vous inquiétez pas, Romário va marquer et nous allons gagner'. Huit fois sur dix, c'est ce qui arrivait. Il marquait le but de la victoire." Quelques années plus tard, un autre phénomène venu du Brésil débute sa carrière internationale au PSV, avant de prendre le chemin de Barcelone : Ronaldo. Comme si les Pays-Bas constituaient la transition idéale pour les talents canarinhos désireux de réussir sur le Vieux Continent. "Le style du football hollandais est tout à fait adapté à notre style", explique le milieu offensif brésilien Lucas Piazon, prêté par Chelsea à Vitesse au cours de la saison 2013/14. "Aux Pays-Bas, toutes les équipes essaient de jouer au ballon, de le faire vivre, de créer des actions." En sélection, Romário et Ronaldo ont connu certains de leurs plus beaux moments en Coupe du Monde précisément contre les Pays-Bas, que le Brésil a éliminés deux fois de suite, en 1994 à 1998. Les deux confrontations furent ouvertes, équilibrées, et font partie des grands classiques de l'histoire de l'épreuve reine. Dans le duel de 1994, l'avant-centre de la Seleção est Romário. Quatre ans plus tard, en demi-finale de France 1998, le poste est occupé par Ronaldo. Le voisin néerlandais Clarence Seedorf appartient à cette génération de footballeurs néerlandais qui aurait très bien pu monter sur le toit du monde dans les années 1990, si le Brésil ne l'en avait pas empêchée à deux reprises. Natif du Suriname, ancienne colonie néerlandaise qu'un océan sépare de l'Amsterdam de Cruyff, l'ancien milieu de terrain récemment reconverti au poste d'entraîneur a grandi dans l'admiration du football brésilien. "Au Suriname, les deux équipes qu'on voyait le plus souvent à la télé étaient la Seleção et la Hollande", raconte à FIFA.com l'ancienne star de l'AC Milan, aujourd'hui marié à une Brésilienne rencontrée lors de son dernier contrat comme joueur professionnel, à Botafogo. "À la Coupe du Monde 1986, mon père a dû sortir avec moi pour me calmer quand le Brésil a perdu contre la France. Je pleurais de rage. C'était le dernier tournoi de Zico. Le football, pour moi, c'était ça." De son passage au Brésil, bordé au nord par le Suriname, Seedorf garde un souvenir ému de la façon dont on y vit le football. "Les faits montrent que les meilleurs joueurs viennent de ce pays. Il y a peu d'endroits au monde où l'on voit autant de gens dans la rue porter le maillot d'une équipe de foot. Tout le monde, quel que soit son rang social, est fier d'avoir sur les épaules le maillot de son club préféré", poursuit le Néerlandais. Baigné dans cette ambiance festive, le vétéran est rapidement devenu une idole auprès des supporters de Botafogo. Dans les coulisses, Seedorf a contribué au développement des jeunes espoirs de l'équipe. "Dans le vestiaire, dans la salle de gym, dans le bus ou l'avion, après l'entraînement, je n'arrête pas de leur donner des tuyaux. Tous les jours." Encore un exemple de footballeur néerlandais d'abord admirateur du jeu brésilien, avant de devenir lui-même formateur, perpétuant une tradition de relations bilatérales entre deux pays réputés pour un football que l'on décrira, pour reprendre les paroles de Cruyff, comme magique. À l'approche d'une nouvelle édition de la Coupe du Monde, la perspective d'une confrontation entre Brésil et Pays-Bas n'est pas si éloignée que cela. En effet, les équipes qui sortiront du Groupe A, celui de la Seleção, seront opposées aux qualifiés du Groupe B, celui des Pays-Bas. Que les fans du monde entier se réjouissent. Si cela devait arriver, on aurait probablement droit à une leçon de football.

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